Mardi 3 février 1925 - Les tableaux de l'abîme
Londres, le 3 février 1925
Le brouillard de Londres semblait avoir gagné en épaisseur depuis leur arrivée. Il ne se contentait plus d'étouffer les rues et les façades victoriennes ; il paraissait désormais s'insinuer dans les esprits eux-mêmes, s'accrochant aux pensées comme une moisissure invisible.
La journée du 4 février 1925 se révéla particulièrement éprouvante pour les cinq investigateurs.
Après un solide petit déjeuner pris au Russell Hotel, chacun poursuivit sa propre piste, comme si une force obscure les dispersait volontairement afin de mieux éprouver leur résistance.
Alessandro Cagliostro et son fidèle compagnon, M. Lee, se rendirent à la Midland Bank. Là, dans les profondeurs silencieuses du bâtiment, ils ouvrirent un coffre au nom de Cagliostro et Lee. Ils y déposèrent plusieurs des artefacts récupérés dans les entrailles maudites de la Ju-Ju House, ainsi que l'abominable ouvrage intitulé La Vie d'un Dieu et trente-cinq bâtons de dynamite dont la simple présence semblait déjà une offense aux lois naturelles.
Toujours prudent, Alessandro mémorisa chaque détail des lieux et installa un dispositif discret constitué de quelques cheveux savamment placés. Si quelqu'un venait à fouiller leurs possessions, il le saurait.
Pendant ce temps, Martin Winifred demeurait à l'hôtel, absorbé dans la lecture des Sectes secrètes d'Afrique.
Plus il avançait dans l'ouvrage, plus l'impression de lire un simple traité ethnographique s'effaçait. Quelque chose d'autre se cachait derrière les mots.
Les pages consacrées au Culte de la Langue Sanglante le plongèrent dans une terreur qu'il eut peine à définir. Ce culte n'était pas local. Il n'était pas récent. Et surtout, il n'était pas humain.
Les récits de Blackwell évoquaient la Montagne du Vent Noir, une montagne qui respirait comme une créature endormie. Peu à peu, Martin comprit l'effroyable vérité.
Margarita.
Jackson Elias.
Les scarifications.
Le puits de la Ju-Ju House.
Tout cela faisait partie d'une architecture rituelle immense dont ils n'avaient aperçu que quelques pierres émergées.
Les descriptions de Blackwell reproduisaient avec une précision troublante certaines horreurs découvertes à New York. Comme si l'auteur avait observé des événements qui ne s'étaient pas encore produits.
Lorsqu'il referma finalement le volume, une phrase semblait continuer à résonner dans les profondeurs de son esprit. "Le Hurleur viendra par la langue du dernier témoin." Et celui qui lisait devenait témoin.
Sam Genero consacra sa matinée à enquêter sur un certain Miles Shipley. Les informations qu'il recueillit dessinèrent le portrait inquiétant d'un artiste londonien dont les œuvres avaient récemment provoqué malaise et fascination dans plusieurs cercles culturels.
Les critiques décrivaient ses toiles comme violentes, archaïques, presque vivantes. Plus inquiétant encore, tous ceux qui parlaient de Shipley semblaient finir par employer le même ton. Au début, ils le qualifiaient d'original. Puis d'inquiétant. Enfin, après une hésitation perceptible, ils évoquaient une odeur étrange qui régnait dans son atelier. Une odeur qu'aucun d'eux ne paraissait capable de décrire.
Sam découvrit également son adresse : 6 Holbein Mews. Une information qui devait bientôt prendre une importance capitale.
Blair Elsner, de son côté, poursuivit ses recherches sur les crimes de Soho. Mais Londres demeura avare de réponses. Comme si une intelligence invisible effaçait soigneusement les traces avant même qu'il ne puisse les découvrir.
Après un déjeuner copieux au Russell Hotel, les investigateurs reprirent leurs activités.
M. Lee acheva la lecture du Peuple du Monolithe. Cette lecture laissa derrière elle une cicatrice invisible. Alors qu'il se lavait le visage dans la salle de bain de sa chambre, une étrange manifestation survint. Lorsque la vapeur recouvrit entièrement le miroir, des mots apparurent dans la buée. Des vers inconnus. Des vers qu'aucun poète n'avait jamais écrits. "Là où l'homme ne rêve plus, la pierre se souvient." Puis un second vers. "Et toi, voyageur... pourquoi crois-tu être encore éveillé ?" Durant quelques instants, la réalité sembla se déformer autour de lui. Et lorsqu'enfin les mots disparurent, son reflet demeura seul dans le miroir. Ou presque. Car il lui sembla, l'espace d'une seconde impossible, que ce reflet avait cligné de l'œil une fois de trop.
Dans une autre chambre de l'hôtel, Alessandro poursuivait sa lecture des fragments attribués au légendaire Ibn Schacabao. Le texte évoquait des temps antérieurs à l'humanité. Des âges où la Terre n'était encore qu'un rêve humide et où les dieux n'avaient pas appris à se dissimuler. À mesure qu'il lisait, une sensation étrange s'empara de lui. Il ne semblait plus consulter un livre ancien. C'était le livre qui paraissait l'observer. Comme si une conscience venue d'un passé inimaginable avait brièvement toléré sa présence.
Martin, quant à lui, continua sa lecture obsessionnelle. Puis survint un passage qui le glaça jusqu'à la moelle. Il y lut le récit de la mort d'un voyageur venu des terres froides. Un homme ayant trop appris. Un homme poursuivi par le Hurleur. Un homme dont le visage était arraché par une créature descendue des ténèbres. Le texte se poursuivait. Puis l'écriture changeait. Elle devenait la sienne. Martin reconnut sa propre graphie. Et lut alors la description détaillée de sa propre mort. Une mort qui n'avait pas encore eu lieu.
En fin d'après-midi, Blair et Sam se rendirent à Scotland Yard afin de rencontrer l'inspecteur Barrington. L'homme les reçut dans un bureau imprégné d'odeurs de tabac froid, de vieux cuir et de papier humide. Derrière son apparente rigidité se cachait un esprit méthodique qui refusait désormais d'écarter les hypothèses les plus improbables. Barrington confirma avoir connu Jackson Elias. Il évoqua les dix-sept victimes mutilées qui jalonnaient son enquête. Puis il parla du Culte du Pharaon Noir. Du club de la Pyramide Bleue. D'Edward Gavigan. Et de toutes les zones d'ombre qui entouraient l'affaire. À la surprise des investigateurs, l'inspecteur finit par leur accorder sa confiance. Une confiance prudente. Fragile.
Avant leur départ, il leur adressa un dernier avertissement :
— Si vous découvrez quelque chose, vous venez me voir en premier.
Puis, après un silence :
— À Londres, vous aurez besoin de chance.
La nuit tombait lorsqu'ils se retrouvèrent à la Rose et la Couronne. L'heure était venue de vérifier les informations recueillies sur Miles Shipley.
À 19 h 30, ils se présentèrent devant la maison du peintre.
La mère de Shipley leur ouvrit la porte. Une vieille femme polie. Presque banale. Presque. Après un bref échange, ils convinrent de revenir plus tard. Ils ignoraient alors que ce simple seuil marquait la frontière entre le monde des hommes et quelque chose d'infiniment plus ancien.
Ce qui suivit demeura longtemps difficile à raconter. Même pour ceux qui l'avaient vécu. Les souvenirs semblaient s'effriter lorsqu'on tentait de les saisir. Comme si la réalité elle-même refusait d'en conserver la trace. Des tableaux impossibles révélèrent des vérités que l'esprit humain n'était pas destiné à contempler. Blair vacilla au bord d'une folie profonde. Plusieurs investigateurs faillirent être happés dans les profondeurs mouvantes d'une toile impie. Sam découvrit dans une poubelle des restes humains qui ne laissaient aucun doute sur la nature des activités de l'occupant des lieux. Puis survint l'horreur ultime. La mère de Miles Shipley cessa d'être une femme. Sous leurs yeux, son corps se déforma en une abomination reptilienne dont aucun langage humain ne pouvait restituer fidèlement l'apparence. Une créature venue d'un âge oublié. D'un sang oublié. D'un monde oublié. Lorsque finalement l'entité fut détruite, son corps ne laissa derrière lui qu'une poussière grisâtre que Sam recueillit avec précaution. Comme une preuve. Ou peut-être comme une contamination. Nul ne pouvait encore le savoir.
Lorsqu'ils quittèrent enfin Holbein Mews, il était 21 h 15. Le brouillard londonien les accueillit de nouveau. Ils étaient vivants. Ils avaient vaincu une horreur. Ils avaient découvert une vérité. Mais une certitude les accompagnait désormais. Chaque réponse obtenue ne faisait qu'ouvrir une porte supplémentaire. Et derrière chacune de ces portes attendait quelque chose de plus ancien. De plus vaste. Et de plus affamé. Londres semblait dormir. Mais sous ses fondations, dans ses caves, ses égouts et ses sanctuaires oubliés, quelque chose avait commencé à remuer.
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