Mardi 4 février - Le Regard venu d'Ailleurs
Londres, mercredi 4 février 1925
Il est des portes que l'homme ne devrait jamais franchir.
Non parce qu'elles enfermeraient quelque trésor interdit, mais parce qu'elles conduisent vers des vérités dont aucun esprit sain ne peut supporter le poids.
La veille encore, les cinq investigateurs avaient pénétré dans la demeure de Miles Shipley. Ils y avaient contemplé des œuvres que nul pinceau humain n'aurait dû pouvoir concevoir, affronté une créature dont les traits défiaient les lois mêmes de la nature et détruit une abomination qui, dans son dernier souffle, ne s'était pas effondrée comme un être vivant, mais s'était dissoute en une cendre grise que Sam avait recueillie avec autant de prudence que de répulsion.
Ils avaient quitté Holbein Mews convaincus d'avoir triomphé. Ils ignoraient encore qu'ils n'avaient fait qu'entrouvrir une porte. Et que quelque chose, désormais, savait leur existence.
Les premières lueurs du mercredi 4 février se levèrent sur une capitale que recouvrait un voile de brouillard grisâtre. Depuis les fenêtres du Russell Hotel, Londres paraissait moins une cité qu'une immense silhouette de pierre perdue dans une mer de vapeur. Les cheminées crachaient une fumée épaisse qui se mêlait aux nuages bas, tandis que les premiers omnibus et les taxis noirs émergeaient lentement de cette ouate glaciale.
Dans sa chambre, Alessandro reçut la visite d'un médecin venu nettoyer et bander les blessures héritées des événements de la veille. Les plaies étaient superficielles, mais leur origine échappait à toute logique médicale. Le praticien, homme consciencieux, attribua leur aspect à une lutte particulièrement violente. Alessandro, lui, savait qu'aucun diagnostic ne pouvait expliquer ce qu'ils avaient affronté.
Après un petit déjeuner copieux, le groupe se sépara une nouvelle fois.
Sam Genero et Blair Elsner prirent la direction de New Scotland Yard. Le bâtiment, massif et austère, dominait Broadway comme un bastion de briques noires dressé contre le désordre du monde. Les pavés encore humides de la pluie nocturne réfléchissaient une lumière blafarde, tandis que des policiers en manteaux sombres entraient et sortaient sans interruption. À l'intérieur, l'atmosphère différait totalement de celle des rues londoniennes.
Une odeur persistante de tabac froid, de cuir vieilli, d'huile pour armes et de papier humide imprégnait les couloirs. Des machines à écrire crépitaient sans relâche, des inspecteurs échangeaient des dossiers ficelés, et derrière chaque porte semblait se cacher une nouvelle affaire criminelle. Mais aucune n'approchait celle qui occupait désormais Barrington.
L'inspecteur les reçut avec cette réserve glaciale qui semblait constituer sa seconde nature. Grand, droit comme un if, vêtu d'un costume rayé impeccable, il observait les deux Américains avec cette intensité particulière des hommes habitués à déceler le mensonge dans le moindre regard. Pourtant, au fil de leur entretien, cette méfiance commença imperceptiblement à s'effriter.
Barrington confirma avoir rencontré Jackson Elias peu avant sa mort. Le journaliste lui avait parlé d'un antique culte responsable d'une série de meurtres rituels qui ensanglantaient Londres. Dix-sept victimes avaient déjà été recensées, presque toutes d'origine égyptienne. Toutes présentaient les mêmes mutilations, les mêmes symboles gravés dans leur chair. Le policier demeurait un homme de raison.
Mais il avait vu trop d'horreurs pour rejeter d'emblée les hypothèses les plus invraisemblables.
Lorsqu'ils évoquèrent le Culte du Pharaon Noir, un discret tressaillement traversa son visage. Edward Gavigan, interrogé auparavant, avait balayé cette théorie d'un sourire condescendant. Une superstition, selon lui. Barrington, toutefois, n'avait jamais entièrement cru les hommes qui souriaient avec autant d'assurance.
La conversation prit un tournant décisif lorsque Sam révéla la découverte effectuée dans la maison des Shipley. Les restes humains. Les photographies. Sans commenter immédiatement, Barrington dépêcha une équipe sur place afin de vérifier leurs affirmations et invita les deux investigateurs à revenir dans l'après-midi. S'ils disaient vrai...
Pendant ce temps, Alessandro, Monsieur Lee et Martin Winifred se rendaient dans le West End.
Après plusieurs visites chez différents concessionnaires, leur choix s'arrêta sur une élégante Sunbeam 16.9 HP Touring de l'année 1924. Malgré les stigmates d'une première vie, le véhicule présentait encore toute la noblesse mécanique de l'industrie automobile britannique. Après une négociation menée avec le calme et la détermination qui caractérisaient Alessandro, le vendeur accepta finalement de céder l'automobile pour deux cent quatre-vingts livres. Cette acquisition représentait bien davantage qu'un simple moyen de transport. Elle leur offrirait désormais une liberté de mouvement précieuse dans une ville dont ils commençaient seulement à comprendre les pièges.
Ils regagnèrent le Russell Hotel peu avant midi.
Le restaurant de l'établissement, baigné d'une lumière douce filtrant à travers les grandes verrières, contrastait avec les ténèbres qu'ils poursuivaient depuis plusieurs semaines.
Le déjeuner fut digne de la réputation britannique. Une épaisse soupe de poireaux et de pommes de terre ouvrit le repas, bientôt suivie d'un généreux rôti de bœuf accompagné de pommes de terre rôties dans leur graisse, de carottes glacées et d'un Yorkshire pudding encore fumant. Une sauce brune parfumée au thym venait relever l'ensemble. Pour conclure, les serveurs déposèrent devant eux un pudding au caramel nappé d'une crème anglaise tiède, tandis qu'un thé noir de Ceylan remplaçait peu à peu le café du matin.
Durant quelques instants, l'illusion d'une vie normale sembla renaître.
On parla de l'automobile. Des prochaines pistes à explorer. Des adresses que Barrington accepterait peut-être de leur communiquer. Personne n'évoqua vraiment la maison des Shipley. Comme si chacun redoutait qu'en prononçant certains mots, quelque chose puisse les entendre.
L'après-midi confirma que leur visite à Scotland Yard avait marqué un tournant. Lorsque Sam et Blair retrouvèrent Barrington, celui-ci n'était plus le même homme. Ses enquêteurs avaient inspecté la demeure des Shipley. Ils y avaient découvert des fragments de plusieurs corps humains. Les photographies développées par Sam correspondaient parfaitement aux constatations de la police.
Pour la première fois depuis leur arrivée à Londres, les investigateurs gagnaient un véritable allié. Un allié prudent. Exigeant. Mais désormais convaincu qu'ils poursuivaient la même vérité. En échange de cette confiance naissante, Barrington leur remit deux informations d'une valeur inestimable. L'adresse personnelle d'Edward Gavigan. Et celle de Tewfik Al'Sayed. Deux noms. Deux demeures. Deux nouvelles portes qu'ils s'apprêtaient à ouvrir.
Sans imaginer qu'au-delà de l'une d'elles, ce ne seraient plus les hommes qui les attendraient... Mais quelque chose dont l'esprit humain n'avait jamais été conçu pour soutenir le regard.
Les Livres qui regardaient
Le Russell Hotel demeurait, aux yeux des voyageurs ordinaires, un havre de confort au cœur de Bloomsbury. Ses salons feutrés, ses boiseries de chêne ciré et les crépitements réguliers de ses cheminées inspiraient cette sérénité propre aux grands hôtels londoniens, où l'on croyait encore pouvoir oublier le tumulte du monde extérieur. Pour les cinq investigateurs, cependant, l'établissement avait cessé depuis longtemps d'être un refuge. Ses chambres étaient devenues autant de cellules où chacun affrontait désormais une solitude plus redoutable que toutes les créatures rencontrées jusqu'alors.
Car les véritables prédateurs ne rôdaient plus dans les rues de Londres. Ils dormaient entre les pages des livres qu'ils avaient choisi d'ouvrir.
Alessandro regagna sa chambre avec le précieux volume attribué au mystérieux auteur connu sous le nom d'Ivon.
Depuis plusieurs jours déjà, il éprouvait une sensation étrange en reprenant sa lecture. Plus il avançait, moins il avait l'impression de déchiffrer un texte oublié ; il lui semblait au contraire être lentement admis dans une mémoire infiniment plus ancienne que l'humanité.
Cette après-midi-là, les pages le conduisirent vers Hyperborée. Le récit ne décrivait pas une civilisation disparue. Il évoquait un monde figé hors du temps. Des cités entières de pierre noire se dressaient sous un ciel où les étoiles semblaient immobiles depuis l'aube des âges. Les temples, dépourvus de toit, ouvraient leurs colonnes aux vents éternels, tandis que des prêtres accomplissaient leurs rites dans un silence si absolu qu'il paraissait précéder la naissance même du son. Les habitants de ces terres ne redoutaient pas la fin. Ils l'attendaient. Ils savaient que les glaciers qui avançaient lentement vers leurs villes n'étaient pas des instruments de destruction, mais les messagers d'un ordre plus ancien encore que les dieux auxquels ils rendaient un culte sans espérance.
À mesure qu'il poursuivait sa lecture, Alessandro sentit naître en lui une émotion qu'il ne parvenait pas à expliquer. Ce n'était ni de la peur. Ni de la fascination. Plutôt une nostalgie. Une nostalgie absurde pour une terre qu'il n'avait jamais foulée. Pendant un bref instant, il leva les yeux du livre. La chambre avait disparu. À sa place s'étendait une plaine blanche balayée par un vent immobile. Au centre de cette immensité se dressait un monolithe de pierre sombre. Autour de lui, des silhouettes parfaitement immobiles contemplaient un ciel sans soleil.
Puis tout s'évanouit. Lorsqu'il reprit ses esprits, seule la pendule du couloir continuait d'égrener les secondes. Mais une pensée persistait. Hyperborée n'avait pas été détruite. Elle avait été retirée. Comme on retire un organe devenu inutile.
Dans une pièce voisine, Monsieur Lee achevait enfin la lecture du Peuple du Monolithe. Depuis l'apparition des mystérieux vers sur le miroir de sa salle de bain, quelque chose avait changé en lui. Chaque page semblait désormais le regarder autant qu'il la lisait. Le livre s'acheva sans révélation éclatante. Aucun secret ultime. Aucune formule oubliée. Seulement cette impression insidieuse que les pierres décrites dans l'ouvrage n'étaient pas des monuments. Elles étaient des témoins. Et les témoins... attendaient.
Lorsqu'il referma doucement le volume, il demeura de longues minutes immobile. Il lui sembla entendre, derrière les murs épais du Russell Hotel, un bruit sourd. Comme une pierre gigantesque que l'on déplacerait très loin sous la terre. Le son disparut presque aussitôt.
Il ne sut jamais s'il l'avait réellement entendu.
Martin Winifred, quant à lui, poursuivait avec une obstination presque maladive l'étude des Sectes secrètes d'Afrique. Ses doigts s'arrêtèrent sur un passage étrange. Les caractères semblaient plus sombres. Plus épais. Comme si l'encre avait été déposée la veille. Un mot revenait sans cesse.
G'THAA.
Encore. Et encore. À mesure que son regard suivait ces lettres, une lourdeur inhabituelle envahit la chambre. Le silence changea. Il devint matériel. Dense. Le simple fait de respirer demanda un effort.
Puis les lignes commencèrent à se déplacer. Lentement. Elles glissèrent sur le papier comme des insectes noirs. Martin sentit une douleur fulgurante lui traverser le crâne. Et le Russell Hotel disparut.
Il se tenait désormais sur un plateau rocheux d'une noirceur absolue. Au-dessus de lui, un ciel couleur de cendre s'étendait jusqu'à un horizon impossible. Le vent soufflait. Mais ce n'était pas un vent terrestre. Il apportait avec lui l'odeur du sang séché, de la chair corrompue et des terres brûlées depuis des millénaires. Au loin se dressait une montagne gigantesque. Son sommet semblait avoir été fendu par une morsure titanesque. Puis le Vent Noir descendit. Ce n'était pas un phénomène météorologique. C'était une présence. Une conscience. Quelque chose qui avançait sans jamais réellement se déplacer. Une silhouette naquit aux confins de son regard. Elle semblait faite d'ombre, mais chaque fois qu'il tentait d'en distinguer les contours, ceux-ci changeaient. Bras. Ailes. Tentacules. Aucun de ces mots ne convenait réellement. Alors une voix parla. Non dans ses oreilles. À l'intérieur même de sa pensée.
"Tu lis ce qui ne devait jamais être lu."
Martin voulut détourner les yeux. Il en fut incapable.
"Tu avances là où d'autres ont choisi d'oublier."
La silhouette se rapprocha. Ou peut-être était-ce le monde entier qui glissait lentement vers elle. Puis elle prononça son prénom. Parfaitement. Avec l'intonation exacte. Comme si elle le connaissait depuis toujours.
"Je te vois."
La roche se fendit sous ses pieds. D'immenses mains noires surgirent des profondeurs. Des bras interminables cherchaient à l'agripper. Dans les fissures, des centaines de visages semblaient prisonniers d'une matière vivante. Leurs bouches ouvertes poussaient un cri silencieux qui résonnait pourtant dans tout son être. Puis tout explosa.
Martin se redressa brusquement dans son fauteuil. La chambre du Russell Hotel était revenue. Le livre reposait toujours devant lui. Ouvert exactement à la même page. Mais quelque chose avait changé. Dans la marge. Là où quelques secondes auparavant le papier était vierge. Une phrase avait été tracée d'une écriture noire. Il était absolument certain qu'elle ne s'y trouvait pas auparavant.
Je viendrai te chercher sur trois souffles du Vent Noir.
Il sentit alors un déplacement d'air derrière lui. Très léger. Comme le passage silencieux d'un être quittant la pièce après avoir obtenu ce qu'il était venu chercher. Martin tourna lentement la tête. Il n'y avait personne. Seulement le silence. Mais désormais, ce silence avait cessé d'être rassurant. Il était devenu celui de quelque chose qui savait attendre.
À dix-huit heures, les cinq investigateurs se retrouvèrent dans le bar du Russell Hotel.
Le feu dans la cheminée diffusait une chaleur réconfortante, tandis que des verres de whisky ambré capturaient les derniers reflets du jour. Autour d'eux, les conversations des voyageurs se poursuivaient avec une insouciante banalité. Personne n'aurait pu deviner qu'à cette même table étaient réunis cinq hommes qui, chacun à leur manière, avaient désormais la certitude d'avoir été remarqués. Ils échangèrent leurs découvertes.
Barrington.
Hyperborée.
Le Vent Noir.
Les livres.
Puis, presque naturellement, leurs regards convergèrent vers les deux adresses que l'inspecteur leur avait remises quelques heures plus tôt. Celle d'Edward Gavigan. Et celle de Tewfik Al'Sayed.
Ils ignoraient encore qu'en décidant de s'y rendre, ils ne poursuivaient plus une enquête. Ils répondaient déjà à une invitation. Et quelque chose, dans les profondeurs invisibles de Londres, semblait attendre leur arrivée avec une patience vieille comme le monde.
Le Regard venu d'Ailleurs
La nuit s'était définitivement emparée de Londres lorsque les cinq investigateurs quittèrent le Russell Hotel. Le brouillard, plus dense encore que les jours précédents, absorbait les halos des réverbères et étouffait jusqu'au bruit des fiacres. La nouvelle Sunbeam glissait silencieusement dans les rues humides, comme un navire avançant sur une mer de pierre. Personne ne parlait. Tous pressentaient que cette soirée marquerait un tournant. Les adresses remises par Barrington brûlaient presque dans la poche d'Alessandro.
Deux hommes.
Deux demeures.
Deux portes.
La première les conduisit au 140 Guilford Street.
La résidence d'Edward Gavigan se dressait derrière une élégante grille de fer forgé. Ses hautes fenêtres diffusaient une lumière chaude qui contrastait avec l'obscurité des rues voisines. Alessandro prit le temps d'observer les lieux avec l'œil méthodique qui le caractérisait. Il remarqua une porte de service donnant sur une ruelle latérale. Une véranda dont la serrure semblait ancienne. Un mur suffisamment bas pour être franchi. Chaque détail fut soigneusement mémorisé.
Pourtant, aucun d'eux ne ressentit l'envie de pénétrer ce soir-là dans cette demeure.
Quelque chose leur soufflait qu'il existait une autre piste. Plus urgente. Plus dangereuse. Ils reprirent donc la route en direction de Soho.
Ardour Street vivait encore. Des rires s'échappaient des pubs. Les enseignes des restaurants égyptiens et des marchands d'épices jetaient leurs couleurs sur les pavés humides. L'odeur du charbon se mêlait à celles du curry, du café et du tabac oriental. Au-dessus d'une discrète boutique d'épices se trouvait l'appartement de Tewfik Al'Sayed. Aucune lumière. Aucun mouvement. Seulement le silence. Ils arrêtèrent la voiture quelques rues plus loin.
Le plan fut rapidement arrêté. Blair demeurerait dans un restaurant voisin afin de surveiller les allées et venues. Martin et Monsieur Lee attendraient dans l'automobile. Alessandro et Sam pénétreraient dans l'appartement.
Quelques minutes plus tard, le cliquetis discret des outils d'Alessandro rompit le silence. La serrure céda presque aussitôt. La porte s'entrouvrit. Et une chaleur inhabituelle vint aussitôt les envelopper.
Ce n'était pas simplement la température d'un appartement chauffé. C'était une chaleur lourde. Une odeur entêtante d'encens, de myrrhe et de résines brûlées emplissait chaque recoin de la pièce. Le poêle à mazout diffusait une lueur orangée dont les flammes semblaient battre avec une lente régularité. À moins que ce ne fût... une respiration.
Les murs disparaissaient sous d'épais tissus bleus et jaunes brodés de motifs orientaux. Des tapis persans étouffaient chacun de leurs pas. Des brûleurs d'encens fumaient encore. Le narguilé posé près d'un divan était tiède. Quelqu'un avait quitté cette pièce récemment. Ou peut-être n'en était-il jamais vraiment parti. Sur une étagère de verre reposaient plusieurs statuettes égyptiennes. Horus. Anubis. Isis. Et d'autres divinités dont les proportions semblaient subtilement fausses. Les regards sculptés paraissaient suivre leurs déplacements. Ou peut-être était-ce seulement le vacillement des flammes. Un Coran demeurait ouvert sur une table basse. Aucune fenêtre n'était ouverte.
Le regard de Blair fut bientôt attiré par un grand miroir accroché au mur. Son cadre doré représentait d'élégantes scènes florales. Ou plutôt... des formes qui cherchaient maladroitement à imiter des fleurs. En s'approchant, Blair sentit un frisson lui parcourir l'échine. Son reflet lui rendait son regard. Mais quelque chose clochait. Sa poitrine ne se soulevait pas au même rythme que la sienne. L'espace d'une seconde. Son reflet semblait respirer plus lentement que lui. Puis tout redevint normal. Ou presque.
Dans un bureau attenant se trouvait un bureau à cylindre. Impeccablement rangé. Trop impeccablement. Chaque facture, chaque registre, chaque plume semblait avoir été aligné avec une précision presque rituelle. Alessandro entreprit d'en examiner les mécanismes. Ses doigts découvrirent bientôt une légère résistance. Un déclic. Un tiroir secret venait de s'ouvrir. À l'intérieur reposaient une longue tunique noire soigneusement pliée, une calotte richement brodée, une étrange croix ansée renversée ainsi que deux sceptres façonnés dans un métal si sombre qu'il semblait absorber la lumière au lieu de la réfléchir. Deux fioles de grès contenaient un liquide rouge, beaucoup trop épais pour être du vin. Enfin, roulé avec un soin presque cérémoniel, un antique papyrus attendait.
Au moment où Alessandro le saisit, une douleur fulgurante traversa la marque gravée dans sa chair. Ce ne fut pas une brûlure. Pas réellement. Plutôt... une reconnaissance. Comme si quelque chose enfermé depuis des siècles venait soudain de retrouver une connaissance ancienne. Pendant un bref instant, Alessandro eut l'absolue certitude que le papyrus ne venait pas d'être découvert. Il attendait qu'il vienne.
Ils quittèrent rapidement les lieux. Aucun d'eux ne prononça un mot durant le trajet de retour. Le Russell Hotel leur parut soudain infiniment rassurant. Pour quelques minutes encore.
Blair étudia longuement le papyrus. Les hiéroglyphes formaient un texte ancien, d'une qualité exceptionnelle. À mesure qu'il en déchiffrait les symboles, son visage se figea. Ce document ne décrivait pas un rituel funéraire. Ni une prière. Il enseignait un procédé permettant de revêtir l'apparence d'un autre être humain. Le silence retomba sur le salon. Tous comprirent immédiatement les conséquences d'une telle découverte. Si ce texte disait vrai... Alors ils ne pouvaient plus accorder leur confiance à personne.
La décision fut prise presque aussitôt. Ils retourneraient confronter Tewfik. Cette nuit même.
Lorsqu'ils revinrent à Ardour Street, une lumière brillait derrière les rideaux. Cette fois... quelqu'un était rentré. Le groupe adopta une nouvelle organisation. Martin demeurerait au pied de l'immeuble. Blair surveillerait le palier. Alessandro, Sam et Monsieur Lee pénétreraient dans l'appartement.
Mais le destin semblait avoir choisi cet instant précis pour leur rappeler qu'il existait des forces contre lesquelles l'habileté humaine ne représentait rien.
Les outils d'Alessandro se brisèrent dans la serrure. Sam tenta sa chance. En vain. Chaque seconde qui passait augmentait le risque d'être découverts. La sueur perlait sur leurs fronts malgré le froid londonien. Enfin... dans un ultime effort... la serrure céda. La porte s'ouvrit.
Un homme les attendait.
Immobile.
Le visage fermé.
Les yeux brûlants d'une colère si profonde qu'elle paraissait ancienne. Très ancienne. Puis... la lampe vacilla.
Une fois.
Deux fois.
La lumière demeura présente. Mais son éclat sembla disparaître. Comme si quelque chose buvait la clarté de la pièce. Le silence tomba. Un silence si absolu que chacun cessa d'entendre le battement de son propre cœur.
Alors... l'appartement changea.
Les murs reculèrent. Très lentement. Le plafond s'éleva. Les ombres s'étirèrent dans des perspectives impossibles. En quelques secondes, la modeste pièce devint une salle immense. Une nef cyclopéenne. Une architecture qui n'avait jamais été conçue pour accueillir des hommes. Et dans un angle... quelque chose attendait.
Personne ne l'avait vu entrer. Personne ne pouvait dire depuis combien de temps cette chose se trouvait là. Peut-être avait-elle toujours été présente. Peut-être venaient-ils seulement d'acquérir la faculté de la percevoir. Le regard glissait sur elle. Refusait de s'y fixer. Chaque tentative pour comprendre sa forme provoquait une douleur aiguë derrière les yeux. Des angles impossibles semblaient naître puis disparaître. Des profondeurs s'ouvraient dans l'air lui-même. Puis une vérité s'imposa à eux. Terrible. Absolue.
Cette présence n'était pas dans l'appartement. C'était l'appartement... qui se trouvait à l'intérieur d'elle. Alors... quelque chose ressemblant vaguement à une attention se posa sur eux. Ni un regard. Ni une pensée. Quelque chose d'infiniment plus vaste. Comme si une galaxie entière avait brièvement remarqué un grain de poussière dérivant dans le vide.
Et durant cette fraction de seconde suspendue hors du temps, chacun comprit que tous les mots inventés par les hommes — peur, solitude, mort, éternité — n'étaient que des balbutiements dérisoires pour désigner ce qui se tenait devant eux.
Ce n'était pas un dieu. Pas un démon. Pas même une créature. C'était une réalité. Une réalité devant laquelle l'humanité tout entière n'avait jamais été davantage qu'un accident passager.
Le premier à céder fut Monsieur Lee. Un hurlement inhumain déchira le silence. Il tourna les talons et s'enfuit dans l'escalier, abandonnant jusqu'à l'idée même de raison. Alessandro le suivit aussitôt. Sam recula, incapable de soutenir davantage cette vision. Blair, comprenant qu'aucune arme ne pourrait jamais lutter contre ce qu'ils venaient d'entrevoir, prit lui aussi la fuite.
Lorsqu'Alessandro retrouva enfin Monsieur Lee, celui-ci était recroquevillé sous un réverbère, les yeux perdus dans un monde que nul autre ne pouvait voir. La lumière blafarde du lampadaire baignait son visage livide. Autour d'eux, Londres poursuivait sa nuit. Des passants marchaient. Des fiacres roulaient. Des couples riaient encore en quittant les théâtres. Personne ne remarqua les deux hommes. Personne ne pouvait imaginer qu'à quelques rues de là, derrière la porte d'un modeste appartement de Soho, cinq investigateurs venaient de comprendre que les véritables maîtres de ce monde n'habitaient ni les palais, ni les temples...
Mais les espaces immenses qui existaient bien avant que le premier homme n'apprenne à lever les yeux vers les étoiles.
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