Jeudi 5 février - La Physique des Dieux
La nuit qui suivit les événements d'Ardour Street fut interminable.
Aucun des investigateurs ne dormit véritablement.
Le souvenir de cette présence innommable continuait de flotter dans leur mémoire comme une image impossible que l'esprit refusait tout à la fois d'accepter et d'oublier.
Monsieur Lee s'était muré dans un silence presque complet. Son regard semblait avoir perdu cette étincelle qui, quelques jours auparavant encore, trahissait sa curiosité insatiable. Blair, incapable de trouver le moindre réconfort dans les raisonnements des hommes, s'était réfugié jusqu'au cœur de la nuit dans les Saintes Écritures. Les pages de sa Bible défilaient sous ses doigts avec une fébrilité presque désespérée, comme si chaque verset pouvait encore dresser une fragile digue contre l'immensité de ce qu'il avait entrevu.
Martin, quant à lui, dormit peu. Lorsqu'il fermait les yeux, il croyait encore sentir le souffle glacé du Vent Noir derrière son épaule.
Seul Alessandro semblait avoir trouvé le sommeil. Mais ce sommeil n'avait rien d'humain. Il ne rêva pas. Ou plutôt... il eut la certitude de se souvenir. Il n'y avait ni ciel, ni terre, ni horizon. Seulement une étendue infinie d'une matière grise, visqueuse, animée d'un lent mouvement intérieur, comme si le monde n'était encore qu'une pensée hésitante cherchant à prendre forme. L'air était lourd. Il portait cette odeur étrange de boue tiède, de végétation primitive et de chair en train de naître. Puis il la vit. Ou peut-être ne pouvait-on parler de vision. Ce qui se tenait devant lui n'était ni une créature, ni un paysage, ni même un dieu.
C'était une origine.
Une masse immense, amorphe, dont les contours se formaient et se dissolvaient sans cesse dans un lent bouillonnement silencieux. Et pourtant, Alessandro sut immédiatement. Aucun nom ne lui fut soufflé. Aucune voix ne parla. Il savait.
Ubo-Sathla.
La source.
La matrice.
L'antique commencement de toute chair.
Il s'approcha. Ou peut-être était-ce cette chose qui, imperceptiblement, l'attirait vers elle. Autour de lui montaient des silhouettes inachevées, des os, des visages, des membres qui apparaissaient avant de disparaître aussitôt dans la masse vivante. Il comprit alors quelque chose qu'aucun langage humain ne pouvait réellement exprimer. Il n'était pas séparé de cette entité. Il ne l'avait jamais été. Son existence entière n'était qu'une variation éphémère de cette matière originelle. Une excroissance momentanée. Une possibilité parmi d'innombrables autres. Étrangement... Cette révélation ne lui inspira aucune peur. Bien au contraire. Une paix profonde descendit en lui. Une paix presque maternelle. Car si toute vie provenait de cette source, alors rien ne disparaissait réellement. Tout revenait. Toujours. À son origine.
Puis quelque chose changea. La masse sembla prendre conscience de sa présence. Non comme un homme reconnaît un autre homme. Mais comme un corps retrouve un fragment oublié de lui-même. Une sensation traversa alors Alessandro. Ce n'était ni une douleur, ni une brûlure. Plutôt une acceptation. Comme si une pièce longtemps égarée venait enfin retrouver sa place au sein d'un ensemble infiniment plus vaste.
Lorsqu'il s'éveilla, la chambre du Russell Hotel était plongée dans l'obscurité. Tout semblait parfaitement immobile. Pourtant... L'odeur persistait encore. Très légère. Elle semblait venir non de la pièce... mais du plus profond de ses propres poumons. Et ce qui le troubla davantage encore fut le sentiment qui l'habitait. Il ne ressentait aucune angoisse. Aucun effroi. Seulement un calme étrange. Un calme dont il n'osa parler à personne.
Le jeudi 5 février s'ouvrit sous un ciel d'un gris uniforme.
En descendant le majestueux escalier du Russell Hotel, les investigateurs furent enveloppés par cette chaleur discrète que seuls les grands établissements savaient offrir au cœur de l'hiver londonien. Les épais tapis étouffaient leurs pas. Une délicate odeur de café fraîchement moulu, de pain grillé et de marmelade d'orange flottait déjà dans les couloirs. La salle à manger baignait dans la lumière pâle d'un matin de février, filtrée par les hautes fenêtres donnant sur Russell Square. Les nappes immaculées semblaient n'avoir jamais connu la moindre tache. L'argenterie étincelait sous les lustres.
Quelques gentlemen parcouraient les colonnes du Times derrière leurs lunettes rondes. Un couple d'Américains commentait avec enthousiasme la traversée de l'Atlantique tandis qu'un serveur remplissait silencieusement une théière de porcelaine.
Sur leur table les attendaient œufs brouillés, bacon croustillant, saucisses fumantes, haricots blancs mijotés, tomates grillées, épais toasts encore chauds et généreuses portions de marmelade.
Durant quelques instants... le monde retrouva l'apparence rassurante de la normalité. Personne n'évoquait les cultes oubliés. Personne n'imaginait qu'à quelques centaines de mètres seulement dormaient peut-être des forces plus anciennes que l'Histoire.
Le groupe se sépara dès la fin du repas
Avant toute chose, Martin prit d'infinies précautions pour prélever une infime quantité des mystérieuses substances découvertes chez Tewfik. À l'aide d'un fin siphon de verre et en protégeant soigneusement son visage, il répartit quelques gouttes du liquide rouge ainsi qu'un échantillon de la poudre noire dans deux petits récipients destinés aux analyses. Ils ne souhaitaient pas confier l'intégralité de leurs découvertes.
Sam et Blair gagnèrent New Scotland Yard. Les trois autres prirent la direction du Daily Scoop, où Mickey Mahoney les accueillit avec cette curiosité mêlée d'incrédulité propre aux journalistes ayant consacré leur vie à distinguer les vérités extraordinaires des simples affabulations. Les photographies de Miles Shipley. Celles des fragments humains découverts dans la poubelle. Les récits de la disparition du peintre. Tout fut soigneusement examiné. Mahoney écouta longuement. Contrairement à beaucoup d'autres, il ne sourit jamais.
Il évoqua une nouvelle fois la Pyramide Bleue. Ce club lui paraissait désormais beaucoup trop irréprochable. Comme si quelqu'un s'appliquait à le maintenir artificiellement au-dessus de tout soupçon.
Avant leur départ, il leur remit le nom d'un homme. Le professeur Edward Ashcroft. L'un des plus brillants scientifiques du Royal College of Science.
Le Royal College se dressait au cœur de South Kensington comme un véritable temple consacré à la raison. Les étudiants traversaient les cours pavées en discutant de chimie, d'astronomie ou de mécanique. Rien ici ne rappelait les caves de la Ju-Ju House. Ni Holbein Mews. Ni l'appartement de Tewfik.
À mesure qu'ils parcouraient les couloirs baignés de lumière hivernale, les investigateurs éprouvèrent une étrange sensation d'apaisement. Comme si les pierres mêmes de l'université repoussaient encore les ténèbres. Le laboratoire du professeur Ashcroft occupait tout un étage. Sous une immense verrière s'alignaient microscopes, spectroscopes, balances de précision et appareils de mesure venus d'Allemagne. Des centaines de minéraux soigneusement classés garnissaient les vitrines. Le professeur les accueillit avec cette bienveillance calme propre aux hommes ayant consacré leur existence entière à l'étude des lois naturelles.
Il examina avec curiosité les objets qu'ils déposaient devant lui. Un sceptre. Quelques gouttes du liquide rouge. Une poignée de poudre noire. Puis il leur demanda de revenir en fin de journée.
Le scientifique semblait convaincu que toute matière, aussi étrange fût-elle, finissait toujours par révéler ses secrets. Les investigateurs quittèrent les lieux. Aucun d'eux n'imaginait que c'était précisément cette certitude qui allait être brisée.
En quittant South Kensington, Blair ralentit soudain le pas. Une petite église s'élevait au coin d'une rue. Derrière ses portes closes montait un chœur d'une pureté bouleversante. Des voix d'hommes et de femmes, parfaitement harmonieuses, emplissaient l'air froid d'une paix presque surnaturelle. Attiré malgré lui, Blair poussa la lourde porte. Le chant cessa instantanément. L'église était vide. Absolument vide. Un vieux prêtre balayait tranquillement la nef. Surpris, il leva les yeux.
— Puis-je vous aider, Monsieur ?
Blair parcourut lentement les travées. Pas un fidèle. Pas une chorale. Pas le moindre musicien. Pourtant... Il aurait juré avoir entendu plusieurs dizaines de voix quelques secondes auparavant.
Quelques rues plus loin, alors qu'ils traversaient Russell Square, les cloches d'une église voisine commencèrent à sonner midi. Une. Deux. Trois. Les investigateurs poursuivaient leur conversation. Les passants continuaient leur chemin. Les pigeons picoraient sans la moindre inquiétude. Dix. Onze. Douze. Puis... un treizième coup.Plus grave. Plus profond. Il vibra quelques secondes dans l'air humide avant de disparaître. Personne autour d'eux ne sembla l'avoir entendu. Une vieille dame poursuivit sa promenade. Un enfant riait en courant derrière un ballon. Le monde reprit son souffle. Comme si rien ne s'était produit.
Mais les cinq investigateurs échangèrent un regard silencieux. Ils savaient désormais qu'ils n'étaient plus les seuls à entendre certaines choses.
L'après-midi s'écoula plus lentement. Au Russell Hotel, Alessandro reprit la lecture du Livre d'Ivon. Les mots ne demandaient presque plus d'effort. Ils semblaient désormais entrer directement dans son esprit.
Martin poursuivit quant à lui les Sectes secrètes d'Afrique. Il y découvrit une antique prophétie. Elle ne parlait plus de l'Afrique. Elle parlait de Londres. De la cité des brumes. De ses bibliothèques. D'une porte oubliée dissimulée sous un lieu de savoir.
Et surtout... des treize coups de cloche qui annonceraient son ouverture. À mesure qu'il avançait dans le texte, une certitude insidieuse grandissait en lui. Le livre n'annonçait pas un événement futur. Il racontait ce qui était déjà en train de se produire.
La journée atteignit son véritable point de bascule lorsqu'ils retrouvèrent le professeur Ashcroft. Le laboratoire paraissait méconnaissable. Les instruments avaient été démontés. Des dizaines de feuilles couvertes de calculs jonchaient le bureau. Le professeur semblait avoir vieilli de plusieurs années en quelques heures. Ses yeux trahissaient une fatigue qu'aucune nuit de sommeil n'aurait pu dissiper. Lorsqu'il prit enfin la parole, sa voix n'était plus tout à fait celle de l'homme serein qu'ils avaient rencontré le matin même. Le sceptre. La substance rouge. La poudre noire.
Rien n'obéissait aux lois connues de la physique. Le sceptre semblait changer de propriétés selon son orientation. Le liquide refusait obstinément toute transformation chimique. La poudre modifiait imperceptiblement sa structure à chaque observation. Puis Ashcroft prononça cette phrase qui glaça les investigateurs.
« Ces objets ne sont pas en avance sur notre science... ils sont à côté d'elle. »
Pour la première fois de toute sa carrière, un homme qui avait consacré trente-quatre années à étudier la matière reconnaissait qu'il venait peut-être d'entrevoir... une physique étrangère au monde des hommes.
Et pendant que, ce soir-là, Alessandro entreprenait de raconter à Ashcroft comment ces artefacts avaient été découverts... quelqu'un, quelque part dans Londres, prenait déjà des dispositions pour empêcher ces révélations de se poursuivre.
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